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Les origines des Tarots par Jean Verame

La contribution d’un collectionneur éclairé

Jean Verame, la quête de l’extraordinaire

Bien connu pour ses travaux monumentaux dans les déserts du Sinaï, du Tibesti, du Nord Atlas, entre autres, sa quête de l’extraordinaire a conduit cet artiste à s’intéresser à l’histoire des jeux et des objets qui en découlent.
Depuis plus de quarante ans, il accumule cartes à jouer et jeux en général et, en collectionneur passionné, il nous livre dans quatre ouvrages le fruit de ses recherches sur leur dimension à la fois historique, ludique et sociale.
Concernant plus précisément l’histoire des Tarots, de récentes recherches effectuées dans des musées de la ville d’Avignon, centre du monde chrétien au cours du XIVème siècle, l’amènent à proposer une nouvelle approche de leur origine, étayée de nombreux éléments rarement pris en compte jusqu’à ce jour.
Tirés des ouvrages qu’il a consacrés aux cartes à jouer dans leur grande diversité, les textes qui suivent proviennent notamment de «Sublimes Cartes à Jouer» (Editions du Félin, 2007) et «Les Très Beaux Objets du Jeu» (Editions Face&Dos, 2014)

Origine des Tarots : l’hypothèse avignonnaise

Quoi qu’on en dise, quoi qu’on en écrive, on ne sait RIEN sur l’origine des tarots. Les historiens d’art qui se sont penchés sur le sujet sont des Italiens qui, comprenant qu’ils ne pourraient remonter aux sources, se sont préoccupés de ce qu’ils avaient sous la main, c’est-à-dire essentiellement les Tarots Visconti (2ème quart du XVème siècle) et quelques autres cartes éparses. Je parle ici d’historiens d’art, très pointus qui, abandonnant très vite une recherche qui leur semblait vaine, sont partis du principe que puisque ces cartes se trouvaient en Italie (et pour cause, puisqu’elles avaient été faites pour les familles Visconti et la famille d’Este), elles ne pouvaient qu’avoir été inventées par des peintres de la région. Que par conséquent, le tarot était un jeu Nord-Italien, et que tout l’intérêt résidait dans la découverte des auteurs de ces cartes. On se mit donc à étudier et comparer les techniques de différents peintres, sans trop tenir compte de l’influence éminemment gothique que révèlent ces enluminures. La première moitié du XXème siècle a ainsi vu des affirmations, des dénégations et des infirmations. Ensuite après la bataille des noms d’auteurs possibles, il y a eu la guerre des dates, le tout prudemment suivi de points d’interrogation puisqu’il n’y avait aucune conclusion possible. De ce fait, dans la foulée tout devenait italien en dépit d’énigmes non résolues et de certaines incohérences.

Personne ne semble avoir fait, pour en percer le mystère, une étude globale, non pas sur la peinture du Moyen-Age, mais sur l’enluminure et les miniatures.

Je pense qu’il est temps d’ouvrir un nouveau champ de réflexion.

Avignon fut, au XIVème siècle, de 1305 à 1403, le centre de l’Europe et du monde chrétien, le siège des papes et de multiples cardinaux et courtisans. Cette cité a attiré des artistes en masse des Flandres, d’Ile de France, d’Espagne, de Moselle, d’Italie du Nord, d’Angleterre, et au-delà, sans oublier les miniaturistes parisiens. Avignon était une cité du Comtat Venaissin et faisait partie du Saint Empire Romain Germanique. Des milliers de dessins, croquis, en noir, en bistre ou en couleurs ont été accumulés pendant presqu’un siècle.

Mais voilà, paradoxe, cette cité cosmopolite, grouillante d’artistes, attirant pèlerins, artisans, banquiers ; où on parlait le provençal, le francilien ou le français, et le florentin, plus le latin évidemment, a été vidée de toutes ses richesses. Il ne faut donc pas s’étonner de l’absence incroyable de toute trace de cartes à jouer, puisque tout a pratiquement disparu sauf les bâtiments et leurs fresques.

Cliquez pour agrandirÀ l’époque, nombre d’éléments symboliques et figures allégoriques circulaient en images destinées à un peuple majoritairement analphabète. Vies de saints, de Jésus, de Marie, mais aussi des vignettes à but éducatif, issues du monde antique et chrétien. En Provence, on les appelait nahipi, et aussi ybes ou ybys, comme les naïbis pour les enfants en Italie et devenues naipes par la suite en Espagne. Parmi toutes ces images, il y a celles qui ont été ajoutées dans certains jeux de cartes, créant ainsi les atouts du tarot. Il y avait le choix : on a retrouvé une planche ( fin XVème ) de cinquante images (Fig. 1) sur laquelle on trouve, en plus de celles qui sont les atouts du tarot, la Logique, la Rhétorique, la Théologie, la Misère, le Temps, la Prudence, la Charité, l’Espoir, la Raison, la Mélancolie, et aussi Mercure, Vénus, Jupiter, Apollon, Calliope, etc., qui auraient pu être à la place de la Tempérance, du Monde, des Amoureux, de la Maison Dieu, de la Force, de la Lune, du Soleil…etc. Il faut lire Christine de Pisan, Martin Le Franc et jusqu’à Le Cœur d’Amour Epris de René d’Anjou (Roi René), où nous trouvons, outre la Tempérance, la Force, la Fortune, c’est-à-dire tous les atouts connus, des Vertu, Raison, Espérance, Mélancolie, Vice, Paresse, Amour, Chasteté, tous éléments qui auraient pu être à la place des atouts existants.

Par ailleurs, l’absence totale de dames dans les jeux de cartes italiens, tout comme dans les jeux dits espagnols, alors que les cartes françaises en ont toujours eu, nous amène tout droit vers notre tarot.Un acte notarié daté de 1381, qui interdit à un marin marseillais de jouer aux cartes pendant sa traversée vers l’Egypte, prouve qu’il y avait bel et bien des cartes ( Cf. Note 1 ). Et on ne peut imaginer un seul instant que les cartiers marseillais ou avignonnais aient pu connaître l’existence du Tarot Visconti, caché dans un écrin ou un coffret dans un palais ducal de Milan. L’inverse semble plus probable. Nous sommes là devant le dilemme de l’œuf et de la poule mais, j’insiste, qui peut aujourd’hui démontrer que Marseille a copié des tarots ducaux et non pas le contraire ?...

Cliquez pour agrandirCliquez pour agrandirMieux : Au Musée du Petit Palais d’Avignon, il y a des fresques provenant d’une maison de Sorgues dont une qui montre un Valet de chien (Fig. 2). Ces fresques auraient été peintes entre 1360 et 1380. A Villeneuve-lès-Avignon, peint à la même époque papale, il y a un autre Valet de chien ! (Fig. 3). Or, les Fous, ou Fol, ou Mat des tarots ont un chien accroché à leurs basques. Mieux encore, il y a une multitude de Valets au chien dans les cartes à jouer faites à Marseille, Avignon, Paris, Lyon, Rouen, Strasbourg, mais aussi dans les jeux à portrait français édités à Bruxelles, Munich, Düsseldorf, Vienne, Prague, le Liechtenstein (Fous de la Fig. 4). Ils sont généralement valets de pique (Fig. 5), sauf exception (Fig. 6). Il n’y en a pratiquement pas dans les cartes italiennes sauf les Fous repris du Tarot de Marseille.

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Fig.4 : Fous faits par Renault, Amphoux, Solesio. Tous ces tarots sont dits Tarots de Marseille.

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Fig.5 : Valets, jeux de Paris et d'Eteilla

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Fig.6

Cliquez pour agrandirLa plus ancienne carte connue est celle qui fait partie de la série dite « de Goldschmidt », du nom du collectionneur qui possédait neuf cartes de ce jeu, peintes sur parchemin, et qui sont considérées comme étant Provençales. Ce jeu comporte, en plus d’un valet et de son chien (Fig. 7), un cinq de bâtons, un as de coupes et un as de deniers ! C’étaient les enseignes en cours dans le midi à cette époque). Le problème toutefois, pour ceux qui négligent le fait que rien n’était institutionnalisé au XIVème siècle, qui est celui qui a vu naître les cartes à jouer et où il y avait une liberté de création totale (voir les jeux faits main de la Chasse d’Ambras et celui de Stuttgart, et voir aussi le Fou d’un autre Tarot Visconti qui est à Yale University), c’est qu’il est manifeste que le tarot n’a pu être créé en une seule fois, mais que des images y ont été introduites pour rendre le jeu ordinaire plus complexe.
 
 
Fig.7 : Valet Goldschmidt

Ces images étaient diverses, et qu’importe leur « donné à voir » puisqu’elles étaient considérées comme autant d’atouts ou de triomphes, images que l’on retrouvait par ailleurs aussi bien dans la bibliothèque de Charles V que dans celle de Charles VI. Le seul ennui, pour ceux qui croient dur comme fer que le tarot a été inventé d’une seule pièce et conçu par un seul peintre, alors qu’il ne s’agit aucunement de peinture mais bel et bien d’enluminures, est que le peintre à qui on attribue l’ « invention » du tarot est plutôt connu comme fresquiste.

Cliquez pour agrandirA ce propos, il est opportun de rappeler l’immense succès à travers l’Europe du Livre de la Chasse de Gaston Phébus dont le plus bel exemplaire fut exécuté début XVème, celui qui correspond à l’épanouissement de l’art subtil de l’enluminure encouragé par les Ducs de Berry, de Bourgogne et de Bedford. A l’époque où fut illuminé ce manuscrit 616 ( BN ), dont les illustrations ont des fonds guillochés, tout comme dans des manuscrits antérieurs qui ont été faits par des enlumineurs avignonnais fin XIVème tout était fait par une équipe d’artisans différents, et qui ne signaient pas les œuvres. Quoi qu’il en soit, et pour revenir aux Valets et aux Fous au chien, un grand collectionneur anglais de la fin du XIXe, George Clulow, possédait ce qu’il pensait être les cartes à jouer les plus anciennes d’Europe et les considérait comme provençales. Il s’agit de deux Valets, pique et trèfle,accompagnés d’un chien bien sûr (Fig. 8), mais quantités de ces Valets et de ces Fous peuvent être trouvés dans des dizaines et des dizaines de jeux ! (Fig.5 et 6).
Autre découverte. Quel que soit le tarot que vous pourrez avoir entre les mains, vous pourrez constater que l’Impératrice, et parfois l’Empereur, ont un « aigle » sur leur blason (Fig. 9). Enquête faite, il ne s’agit aucunement d’un aigle (pour ceux qui pensent que, Avignon faisant partie du Saint Empire Romain Germanique, il s’agirait d’un aigle devenu par la suite aigle bicéphale). Ce blason montre en fait un Gerfaut et... c’était précisément l’emblème d’Avignon, jusqu’à ce que la Reine Jeanne ne vende la ville d’Avignon au pape Clément VI en 1348 (Fig. 10).

Cliquez pour agrandirCliquez pour agrandirCliquez pour agrandirCliquez pour agrandirFig.9

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Ce dernier a voulu changer le blason officiel en y mettant trois clés, mais les protestations des avignonnais lui ont fait réviser sa décision. D’ailleurs, les murs de la salle située au premier étage de la Médiathèque d’Avignon, ancienne livrée du Cardinal Ceccano, sont ornés de blasons surmontés d’une arcature, exécutés entre 1340 et 1350 et le Gerfaut y est bien présent (Fig. 11).

Cliquez pour agrandirLe dernier pape d’Avignon, Pedro de Luna, dit Benoît XIII, fuit, déguisé, le palais et Avignon pour Châteaurenard. La fin de la papauté en Avignon cause une véritable débandade, amorcée en 1398, vidant la ville d’une grande partie de sa population et dispersant à travers l’Europe tout ce qui pouvait être emporté... Toutefois, ces nouveaux indices devraient permettre d’envisager de nouvelles pistes de recherche. Hélas, durant la guerre de rattachement de la cité papale à la France, toutes les archives ont été détruites en 1790 -1791.
 
Fig.11

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Quelques données historiques à l’appui de cette hypothèse

Dans les environs d’Avignon, dans les petites villes de Sorgues et Entraigues, on recense dès le XIVème siècle bon nombre de moulins destinés à la fabrication du papier. Ainsi, un acte passé devant un notaire avignonnais, le 15 janvier 1431, nous dit qu’un artisan exploitant des moulins autour de la ville vend à des marchands italiens toute sa production de papier, dont du papier pour carte à jouer ( Cf. Note 1 ).

L’existence de «tailleurs de molles» ( moules) ayant été trouvée à Dijon en 1393, à Ulm en 1398 ainsi qu’ à Florence, rien n’empêche donc une ville comme Avignon d’avoir eu des tailleurs de moules pour cartes. Le pape Clément V prônait la diffusion d’images saintes. Le premier cartier avignonnais connu était mercier depuis 1419 et, en 1439, il est désigné comme factor cartorum, puis factor cartorum et pictor, des métiers loin d’être incompatibles au XVe siècle ( Cf. Note 2 ). On peut supposer qu’une partie de cette production partait vers la région et même vers Lyon ( Cf. Note 3 ). En effet, un document, daté de 1337 et trouvé à l’abbaye Saint-Victor à Marseille, interdisait de jouer aux « feuilles de papier », devenues cartes par la suite.

Pétrarque, installé en Avignon de 1312 à 1354, compose à son retour en Italie ses Trionfi, noms donnés aux atouts du tarot en Italie.

La première mention du mot « taraux » a été trouvée, en 1505, précisément en Avignon, et l’on sait depuis lors que le mot tarocchi, dont les italiens n’ont jamais trouvé l’origine, vient du sud (rive droite du Rhône) de ce qui n’était pas encore la France ( Cf. Note 4).

Quand on regarde les rares jeux qui ont survécu - « La Chasse à la Cour d’Ambras », le jeu dit de Stuttgart, les cartes dites de Goldschmidt, sans parler de celles offertes aux Visconti ou celles dites de Charles VI, on voit que la fantaisie était totale : rois de fleurs, dames de perroquets, valets de grenades, à pied ou à cheval, séries d’animaux, mélange du monde ecclésiastique et civil, éléments symboliques et figures allégoriques...Une incroyable fantaisie bien de son temps, bien de son époque, comme en témoignent les centaines d’enluminures et de miniatures faites à travers la France, territoire royal, mais aussi en Avignon, territoire papal (Cf. Note 5 ).

Ouvrages de référence

Note 1 - H.CHOBAUT, dans Les Maîtres-Cartiers d’Avignon du XVème Siècle à la Révolution, dans Mémoires de l’Académie de Vaucluse, quatrième série, Tome IV , 1955 :, précise : «L’industrie du papier remonte dans cette région à la seconde moitié du XIVème Siècle».

Note 2 - H. CHOBAUT , op. cité : « Le premier cartier avignonnais connu...était à la fois mercier, peintre et cartier. Ces trois métiers sont parents au XVème siècle, nous le constaterons à maintes reprises. Il ne faut pas oublier qu’à cette époque les merciers vendaient des cartes à jouer, et que celles-ci étaient souvent peintes à la main...(...) A la fin du XVème siècle, les cartiers d’Avignon faisaient partie avec les peintres, de la confrérie de Saint-Luc, encore une preuve de la parenté de ces deux métiers.»

Note 3 - H. CHOBAUT , op. cité : « Le 15 janvier 1431, Bernard de Guillermont, fabricant de papier…, locataire de moulins à Entraigues et à Sorgues vend à deux marchands italiens établis en Avignon, toute sa production de papier, entre autre pour cartes à jouer, durant l’année à venir »...

Note 4 - Archives Départementales du Vaucluse, 3E/1139, fol.246 v-247 v, 6-XIII 1505.

Note 5 - Francesca MANZARI : La Miniatura ad Avignone al Tempo dei Papi.

Jean VERAME :
Les merveilleuses Cartes à Jouer du XIXème Siècle, Paris, Nathan, 1989.
La Toma del Cielo y de la Tierra, Vitoria, 2003.
Sublimes Cartes à Jouer, Editons du Félin, Paris, 2007.
Les Très beaux Objets du Jeu, Editions Face & Dos, Paris, 2014

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Texte écrit par Jean Verame et ajusté par Agnès Barbier ( conservatrice du Musée Français de la Carte à Jouer ) et les illustrations sont encartées par Marion Lamy